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« On n’est pas dans la vraie vie, on est dans le surnaturel ! » Yvon Ledanois
Le 5 juillet 2019

Yvon Ledanois connaît bien le Tour de France. En tant que coureur ou directeur sportif, en près de trente ans, il y a tout connu. A quelques heures du départ donné à Bruxelles, il nous dit son histoire dans le Tour, il nous dévoile sa méthode. Le directeur sportif d’Arkéa-Samsic envisage le Tour de France avec Warren Barguil et son maillot de champion de France et il en parle si bien qu’on se dit ‘’alors vivement que ça commence !’’


Yvon combien de Tours de France as-tu à ton actif ?

Coureur, j’en ai disputé trois, directeur sportif quinze. J’ai appris que Le Tour est une machine infernale mais il faut y prendre beaucoup de recul. Avec le Giro et la Vuelta, j’ai aussi participé à 40 Grands Tours en tant que directeur sportif, l’expérience me dit qu’il faut savoir où mettre le curseur en terme de pression. En réalité, il faut le mettre au plus bas, ou bien tu prends le risque de véhiculer le stress autour de tous les membres de ta structure. Dans une équipe, le Tour nécessite une organisation, une programmation parfaite, une bonne répartition des rôles, chacun doit connaître sa mission et s’il y a un couac, il faut rester calme. Rien ne se corrige avec l’énervement. Il faut tout faire calmement, même les ‘’debriefings’’. Le Tour fera que dans la saison les gens vont surtout retenir cette course mais il faut être soi-même et naturel, ne pas faire semblant. Travailler avec ses qualités.



Quel est ton meilleur souvenir de Tour de France ?

Mon meilleur souvenir de Tour en tant que coureur, c’est mon premier chez Castorama en 1992 avec mes équipiers Dominique Arnould et Thierry Marie qui gagnent des étapes. Quand tu gagnes, le Tour est une super expérience. Directeur sportif, ma meilleure année est 2006 avec l’équipe Caisse d’Epargne où j’ai vécu de grands moments jusqu’à la victoire de Pereiro et puis deux ans plus tard, le même Pereiro est tombé en contrebas de la route, dans une descente de col dans les Alpes. Sur l’instant, le médecin Gérard Porte m’avait dit que tout pouvait arriver… Le Tour c’est ça, tu peux y vivre de grands moments, avec des victoires et de grandes joies et en une fraction de seconde, le pire peut arriver. En tant que directeur sportif, c’est top de gagner une étape devant les médias du monde entier, de vivre une telle effervescence autour de ton coureur. Nous on vit des expériences que très peu de personnes peuvent vivre mais il faut prendre du recul. On n’est pas dans la vraie vie, on est dans le surnaturel.


C’est drôle, on te demande ton meilleur souvenir, tu finis par l’un des pires ?

Ça m’a marqué… J’ai vécu le pire avec la perte d’un coureur, Isaac Galvez lors des 6 Jours de Gand… De bons souvenirs, il y en a tellement. J’ai eu la chance d’appartenir à des équipes qui gagnent. Avec Arkéa-Samsic, c’est ma deuxième année, je compte bien remédier à ça aussi dans le Tour. Vivre la joie d’une équipe, le plaisir de voir des coureurs se réunir après une victoire, qu’ils le partagent avec le staff. Après le championnat de France gagné par Warren, j’ai reçu un message magnifique d’un assistant. Il n’oubliera jamais. Quand tu arrives à mettre des gens dans de tel états, ta mission est réussie.


On peut raisonnablement penser que l’équipe Arkéa-Samsic est entrée dans une nouvelle dimension avec ce titre ?

Dans cette équipe, il y a un investissement dingue depuis des années, moi depuis un an et demi. Oui ce titre nous donne raison de ne plus forcément attaquer au kilomètre zéro, de tout faire pour montrer le maillot dans le final. Je m’entends, il est important parfois d’attaquer au kilomètre zéro, par exemple pour aller chercher un maillot distinctif. Avec certains coureurs dont la culture est différente, il est parfois difficile de faire admettre ce point de vue, mais ça se met en place petit à petit. On évolue bien. De toute façon, on ne change pas les lignes en quatre ou cinq mois. Il fallait qu’on apprenne à bien se connaître.


Tu as dirigé de grands coureurs, par exemple Alejandro Valverde, Naïro Quintana, Richie Porte, Rui Costa ou Warren Barguil. Qu’ont-ils en commun ?

Ils sont différents. L’un d’entre eux sort du lot, c’est Valverde. Il vit vélo, il ne conçoit pas de faire autre chose que du vélo. A l’inverse, Warren le dit, il peut très bien arrêter le vélo demain. Valverde ja-mais. Tous deux sont de grands passionnés mais ont une vision différente. Warren n’a pas le profil de Valverde, capable de gagner de janvier à novembre et tous les mois de l’année. Warren gagnera moins. Il ne fait pas une obsession de la victoire mais pour lui tout vient naturellement quand il est bien. Warren, il a de la magie et ça va sourire dans une course où tu ne l’attends pas. Pour le Tour, on sait qu’il marche, le maillot va le transcender, le public va le porter et je ne serais vraiment pas surpris de le voir gagner en bleu-blanc-rouge. Ce serait une suite logique.


Quel impact va avoir ce maillot sur l’équipe Arkéa-Samsic ?

Il va transcender les équipiers. Dimanche soir, j’ai vu leur émotion et leur fierté. Il ont accompli un boulot énorme qui a porté ses fruits pour la première fois depuis un an. Il attendaient aussi de voir ça, de gagner ça. Quand tu es un équipier, il n’y a rien de plus gratifiant, que tu termines à 30 secondes ou à 6 minutes, que d’apprendre que ton leader a gagné. La victoire accentue le niveau de dévouement et ce titre national n’est pas une victoire comme les autres. Quand t’as ça, forcément ça te transcendes encore plus. Là, dans le Tour, quand Warren va annoncer la couleur dans le bus, ils vont mettre 400% de ce qu’ils ont !



Quel leader est Warren ?

Quand il est serein et à 100% de ses moyens, c’est un leader qui transcende. Là, dans le Tour, il va être bien. On est dans le profil de ce que je lui avais dit lors d’un stage en Principauté d’Andorre au cours du printemps. Je lui avais dit qu’il allait revenir à Plumelec, ne pas gagner le Critérium du Dauphiné mais qu’il se sentirait mieux à la fin de la semaine. Warren a travaillé, il a progressé. Il sort d’une année et demi très difficile mais il a eu du caractère.


Ce Tour de France est difficile et lui convient bien ?

Le Tour 2019 est très très dur. Tout le monde focalise sur la dernière semaine qui est terrible en effet mais la diagonale Alsace-Pyrénées est super exigeante et il va pouvoir s’exprimer. Le relief, la configuration de ce Tour lui conviennent bien. Le malheur qu’il a eu de ne pas courir pendant plus de deux mois cette année va lui servir. Comme il y a deux ans. Warren a besoin de fraicheur. C’est un magicien qui va sortir toujours un truc du chapeau. Il ne finira pas sa carrière avec 150 victoires mais les siennes seront toujours belles.



Cette équipe est devenue une très belle PME. Tu connais Emmanuel Hubert depuis longtemps ?

Quand nous étions coureurs chez Gan, nous partagions la même chambre lui et moi. On a vécu beaucoup de choses qu’on garde pour nous. Il connaît bien ‘’Vonvon’’, je connais bien Manu. Je l’entends encore dire ‘’T’inquiète pas pour Vonvon’’. Après ma carrière j’ai travaillé chez Darmon, puis Caisse d’épargne et BMC. Lui a été commercial et il a pu parler bien comme il sait faire. Puis il a repris une structure qui est là où elle est aujourd’hui. Tous les deux, on a un beau parcours, moi dans le sportif, lui dans le management. Il reste mon pote avec qui je dormais les soirs de course. Aujourd’hui, je le vois, il doit rester naturel, être lui. Surtout qu’il ne change pas si sa structure change. Qu’il soit comme il était il y a 25 ans. C’est un bosseur mais sa richesse c’est sa qualité humaine. Et ca vaut bien plus qu’un bac + 8. Manu a un côté paternaliste avec ses salariés qui ne l’empêche pas de faire une belle carrière.


Yvon, quel serait un Tour réussi pour toi ?

Revivre avec un coureur de l’équipe ce qu’on a vécu dimanche. Voir des coureurs lâcher une larme. Gagner une étape du Tour.